En 1985, la réalisatrice vietnamo-américaine Trinh T. Minh-ha entreprend un voyage cinématographique à travers six pays d’Afrique de l’Ouest : le Sénégal, la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Togo et le Bénin. Le résultat est Naked Spaces – Living is Round, une œuvre qui demeure aujourd’hui une référence dans les domaines des études visuelles, de l’anthropologie critique et des études postcoloniales.
À la fois méditatif et profondément réflexif, le film explore les liens entre l’habitat, le territoire, les pratiques quotidiennes et les cosmologies locales. Loin d’une approche ethnographique classique, Trinh T. Minh-ha propose ce qu’elle qualifie elle-même de « contre-documentaire », remettant en question les modes occidentaux de représentation des sociétés africaines.
Le film s’attache aux espaces de vie : cours, maisons, greniers, places de village, lieux de travail ou de rituels. Ces architectures vernaculaires apparaissent non seulement comme des réponses pratiques aux contraintes environnementales, mais aussi comme l’expression d’une conception du monde où les frontières entre l’humain, la nature, le visible et l’invisible sont interconnectés.
Trois voix féminines accompagnent les images. La première reprend des proverbes, récits et paroles de villageois ainsi que des textes d’auteurs et intellectuels africains. La deuxième mobilise des références philosophiques occidentales. La troisième adopte une parole faite d’observations et de réflexions personnelles. Par leur dialogue constant, ces voix révèlent les hiérarchies implicites des savoirs et interrogent les catégories à travers lesquelles l’Occident regarde les sociétés dites du « Tiers-Monde ».

Un dialogue entre les traditions intellectuelles africaines et occidentales
Tout au long du film, les noms des peuples et des régions apparaissent discrètement dans le coin inférieur de l’image. Des proverbes en joola, sereer, peul et dans d’autres langues africaines sont mis en regard de textes issus de traditions intellectuelles diverses.
Les paroles recueillies sur le terrain côtoient ainsi les écrits d’auteurs africains tels qu’Ogotemmêli, Boubou Hama, Amadou Hampâté Bâ ou Birago Diop. En parallèle, le film convoque également des références occidentales allant de Shakespeare à Martin Heidegger, en passant par Paul Éluard ou Hélène Cixous. Cette juxtaposition construit un espace de dialogue où plusieurs systèmes de pensée coexistent sans qu’aucun ne soit présenté comme supérieur à l’autre.
La présence de Boubou Hama
Dans une séquence tournée au Burkina Faso, dans le village de Birifor, est dite la citation suivante :
« The supernatural, term widely used in pro-scientific milieu, is an anti-scientific invention of the West » Boubou Hama
Cette phrase intervient vers 1h14 de projection. La citation est tirée d’un passage plus long du livre Le Double d’hier rencontre demain :
« Rien dans l’univers n’est surnaturel. Tout y est naturel. Le surnaturel est une invention anti-scientifique de l’Occident, son incapacité de saisir l’esprit de la matière et l’âme des êtres, de les distinguer l’un et l’autre de l’énergie de la matière. »
Le choix de cette citation n’est pas anodin. Trinh T. Minh-ha a d’ailleurs indiqué que Boubou Hama comptait parmi ses auteurs favoris.
À travers cette réflexion, Boubou Hama remet en question l’opposition classique entre nature et surnaturel, largement héritée de la pensée occidentale. Il propose au contraire une vision du monde dans laquelle les dimensions matérielles et spirituelles participent d’une même réalité, cohérente et intelligible.
Cette perspective entre directement en résonance avec les thèmes du film, qui s’attache à montrer comment l’espace habité, les croyances, les récits et les pratiques quotidiennes s’inscrivent dans une continuité plutôt que dans une série de catégories séparées.
Le Double d’hier rencontre demain : un récit initiatique
Publié en 1973 dans la collection 10/18 :, ce roman initiatique entreprend de transmettre à la jeunesse africaine une grande fresque mythologique puisant dans les traditions africaines et capable de relier passé, présent et avenir.
Boubou Hama y écrit :
« Ce que je sais, je l’ai appris de mes ancêtres, qui le tenaient eux-mêmes des Atakourma, les premiers habitants de notre terre. Ceux-ci ont cessé d’être visibles à nos yeux d’humains, mais ils n’en demeurent pas moins présents parmi nous. »

Le roman apparaît ainsi comme une invitation à réconcilier tradition et modernité, Afrique et monde, passé et futur. Une démarche qui fait écho à celle de Trinh T. Minh-ha lorsqu’elle cherche à dépasser les oppositions simplificatrices entre cultures, savoirs et modes de représentation. La présence de Boubou Hama au sein de cette œuvre rappelle également la portée internationale de sa pensée.
Trinh T. Minh-ha : penser autrement l’image et le monde
Née au Vietnam, Trinh T. Minh-ha est réalisatrice, écrivaine, compositrice et théoricienne de la culture. Installée aux États-Unis, elle a développé une œuvre majeure à la croisée du cinéma expérimental, de l’anthropologie critique, des études féministes et des études postcoloniales.
Son travail a été récompensé par de nombreuses distinctions internationales et a fait l’objet de plus d’une cinquantaine de rétrospectives à travers le monde. La question des héritages culturels transnationaux traverse l’ensemble de son œuvre.
Au cours de sa carrière, elle a enseigné notamment au Conservatoire national de musique de Dakar, à l’université Cornell, au Smith College et à Harvard. Elle est aujourd’hui professeure aux départements de Rhétorique et d’Études sur les femmes et le genre de l’université de Californie à Berkeley.

Quarante ans après sa réalisation, Naked Spaces – Living is Round continue d’être étudié dans de nombreuses universités. Sa présence durable dans les programmes d’études visuelles et anthropologiques témoigne de l’importance de son apport : non seulement à la compréhension des sociétés africaines, mais aussi à la critique des regards portés sur elles.
Visionnez le documentaire :
Détails du film :
- Réalisatrice: Trinh T. Minh-ha
- Année: 1985
- Durée: 135 min.
- Production: Jean-Paul Bourdier
- Voix: Barbara Christian, Linda Peckham, Trinh T. Minh-ha
- Festival: Whitney Museum of Art (Bienniale), Vancouver Film Festival, Toronto Festival Film Festival, San Francisco Film Festival, Edinburgh Film Festival, Jerusalem Film Festival, Athens International Film Festival
- Prix: Golden Athena (Athens International Film Festival), Best Feature Documentary, First Prize Blue Ribbon, American Film Festival

